
A l'heure de la globalisation, l'identité nationale constitue une question majeure de nos sociétés développées. Cette question conditionne l'existence de notre pays en tant que nation, le sens accordé à la construction européenne et la place de la France dans le monde. Une réflexion sur l'identité nationale s'avère d'autant plus nécessaire que la mondialisation affaiblit les repères ancestraux, dissolvant le sentiment d'appartenance à un même peuple et conduisant à un communautarisme menaçant de faire voler en éclat l'unité du pays.
Un phénomène mondial et complexe
La dissolution des identités nationales est un phénomène mondial qu'entretient la globalisation libérale. La mondialisation des échanges et des comportements force les populations à se rencontrer alors qu'elles vivaient autrefois de manière relativement étanche. Comme pour toute rencontre forcée, cette confrontation entraîne deux phénomènes diamétralement opposés : une imprégnation de la culture étrangère d'une part, un raidissement identitaire d'autre part.
Naturellement, la complexité humaine entraîne souvent la juxtaposition de ces deux réponses contradictoires au sein du même individu. Mais au risque de paraître simplificateur, il semble que la réponse d'une personne à la globalisation libérale dépend de l'avantage économique et social qu'elle peut en retirer. Ainsi, les gagnants de la mondialisation auront tendance à accepter l'influence étrangère, tandis que les perdants de la mondialisation auront tendance à se raidir dans leurs idées, cultures et comportements.
Les gagnants et les perdants de la mondialisation libérale
Cette réponse explique le phénomène de la boboisation de nos villes européennes. En effet, les anciennes couches populaires qui se sont hissées socialement durant les Trente glorieuses bénéficient pleinement du surcroît de richesses produit par la mondialisation. Elles ont profité de l'immigration qui leur a permis de quitter des emplois faiblement qualifiés pour devenir ingénieurs, informaticiens, fonctionnaires. Les immigrés les ont remplacés dans les fonctions ouvrières qu'occupaient leurs grands-parents, rendant possible leur élévation sociale. Ce phénomène explique assez logiquement leur sympathie mêlée de culpabilité envers les immigrés, ainsi qu'un vote progressiste et libéral typique des nouvelles classes bourgeoises.
Sujets à une certaine schizophrénie, ces nouvelles classes expriment également une attitude paradoxale à propos du libéralisme, qu'ils rejettent officiellement en raison de leurs traditions familiales héritées du marxisme, mais qu'ils pratiquent en réalité en adhérant pleinement à la société de consommation. Profitant de leur faculté à voyager et consommer, ces gagnants de la mondialisation revendiquent leur ouverture culturelle et manifestent de l'indifférence pour la culture nationale qu'ils jugent trop étriquée.
A l'inverse, les populations socialement défavorisées et d'origine immigrée s'estiment plutôt les perdants de la mondialisation depuis la désindustrialisation des années 70 et le chômage de masse. De même, leurs pays d'origine peinent à saisir l'opportunité de la mondialisation, alimentant la rancoeur de ces populations qui estiment à tort ou à raison que la direction du monde leur échappe. Ainsi ces populations se raidissement culturellement, trouvant dans l'islam une référence identitaire cristallisant leur déceptions.
Car le renouveau de l'islam depuis l'échec des mouvements laïcs arabes se construit principalement sur le rejet de l'Occident. Ce rejet procède aussi bien de l'image déplorable que l'Occident d'aujourd'hui renvoie au travers de son matérialisme obscène, de son individualisme tentaculaire, de son refus de toute forme de transcendance, que de la nature particulière de l'Islam. Car l'Islam d'aujourd'hui, malgré le discours politiquement correct des médias, présente des caractéristiques la rendant difficilement compatible avec les valeurs occidentales.
Les caractéristiques essentielles de la civilisation occidentale En effet, depuis la nuit des temps, les valeurs occidentales se sont construites sur l'autonomie de la personne face aux appartenances communautaires, de même que sur la séparation des pouvoirs civils et religieux. Outre les langues communes, l'antique culture indo-européenne nous a légué la notion fondamentale de la séparation des pouvoirs sacerdotaux, militaires et productifs. Le linguiste Dumézil suggère que cette distinction des trois fonctions essentielles - les fonctions de souveraineté, de protection et de production - a permis l'éclosion de l'Occident comme civilisation favorable au mouvement, à l'échange, au dynamisme. L'autonomie de la personne face à la religion s'est manifestée avec les prémices de la science chez les Grecs, l'état de droit chez les Romains.
Seconde racine majeure de la civilisation occidentale, le Christianisme renforce cette séparation des pouvoirs, puisque établissant une nette distinction entre le royaume terrestre, sujet à la corruption et à la mort à l'image du Christ, et le royaume céleste promis aux bienheureux. D'un point de vue théologique, la cohabitation des trois personnes - le Père, le Fils, le Saint-Esprit - en un même Dieu génère une religion fondée sur la relation, l'échange et l'amour. Même si l'autonomie de la personne face aux traditions n'a pas toujours été historiquement acceptée par l'Eglise, elle demeure néanmoins en germe dans le message chrétien, jusqu'à sa transformation dans sa version séculière des Droits de l'Homme.
La difficile compatibilité de l'Islam Bien entendu, l'Islam rejette catégoriquement la séparation des pouvoirs, car reposant sur une transcendance absolue qui aboutit à la confusion des sphères politiques, juridiques, spirituelles. A la fois chef de guerre, stratège politique, législateur et mystique, l'histoire personnelle de Mahomet contribua activement à cette unification des pouvoirs qui limite fortement la marge de manoeuvre du croyant dans l'oumma. Bien que séduisant par sa simplicité, le monothéisme inconditionnel de l'Islam rend inopérante la relation d'amour au sein de la divinité, la seule soumission à l'autorité divine faisant acte de foi, comme le suggère l'étymologie du mot "islam" signifiant soumission en arabe.
Par ailleurs, le Coran ne compile ni le récit historique d'un peuple, ni les réflexions d'un maître, mais des exhortations répétées à la conversion exploitant la peur du Jugement dernier. Bien plus qu'un simple livre sacré, le Coran aurait été directement dicté par Dieu, ce qui signifie que chaque verset a valeur absolue, rendant impossible toute exégèse. La libre interprétation des textes religieux, qui explique par exemple le haut niveau intellectuel du peuple juif pratiquant le judaïsme, est impossible en une religion qui ne souffre aucune contradiction. En vertu de la théorie de l'abrogation, les éventuelles contradictions du Coran sont toujours interprétées dans le sens de la radicalisation médinoise, c'est-à-dire après le déclenchement de la guerre sainte contre les mecquois suite à l'Hégire de 622.
Toutes ces raisons théologiques et civilisationnelles expliquent la difficile, voire l'impossible compatibilité de l'Islam avec la civilisation occidentale. Malheureusement, le discours actuel des politiques ou des médias s'ingénue à voiler la réalité, le récent débat sur la burqua consistant en l'arbre cachant la forêt d'un communautarisme dangereux pour l'unité nationale.
Certes, ce jugement pessimiste sur la compatibilité de l'Islam avec l'Occident pourrait très bien être pris en défaut, si les musulmans de bonne volonté entreprenaient réellement la réforme de l'Islam, dans le sens d'une acceptation inconditionnelle de la liberté individuelle, de la séparation des pouvoirs, de l'acceptation de l'altérité religieuse, de l'égalité des sexes. Cette réforme moderniste de l'Islam, bien que possible, ne semble toutefois pas d'actualité, tant que le monde arabo-musulman ne se sera pas libéré de régimes corrompus ou tyranniques que notre dépendance au pétrole tend à maintenir.
La crise identitaire propre à l'Occident Pourtant, il serait injuste d'attribuer à l'Islam la montée des communautarismes dans notre pays. En effet, l'Islam est surtout séduisant parce qu'offrant un sens, certes radical, à la vie en communauté, et sa progression est aussi une réponse à l'image matérialiste et cupide que renvoie l'Occident décadent. En quoi peut-on reprocher à L'Islam de vouloir conquérir la coquille vide d'une civilisation qui se hait soi-même, ne donnant guère l'envie d'adhérer pleinement à son système de valeurs ?
Car depuis la fin des années 70, une grave crise identitaire traverse l'Occident. Luc Ferry attribue cette crise identitaire au refus de toute forme de transcendance, c'est-à-dire au rejet de tout Bien supérieur à son propre désir. Cette transcendance n'est pas forcément religieuse : Auguste Comte et Saint-Simon proposent également une transcendance laïque, fondée sur la croyance en le progrès technique et humain. Qu'elle repose sur Dieu, la Science ou la Nation, la transcendance réunit tout homme à un Bien commun, donnant sens à la communauté nationale.
Or la génération de mai 68 a détruit l'idée de transcendance. Portée par le dégoût des deux guerres mondiales, cette génération a voulu tuer l'image d'un père accusé d'avoir contribué aux atrocités de la première partie du 20ème siècle. En tuant le père, la génération de 68 a également tué toute référence à un Bien commun supérieur aux désirs particuliers, aidée en cela par cette nouvelle mère envahissante en laquelle consiste la société de consommation. Dominant les élites médiatiques et culturelles, le libertarisme de mai 68 aboutit à l'aberration d'une société consistant en la juxtaposition stérile des individus, contribuant au discrédit de la morale et à la montée de la violence que les enseignants des écoles s'étonnent d'observer.
La nécessaire renaissance des valeurs nationales
Pourtant, notre société a besoin de transcendance, de morale et d'autorité pour éviter un éclatement funeste pouvant déboucher sur un état de guerre civile larvée. Bien qu'il puisse précisément répondre à ce besoin, l'actuel débat sur l'identité nationale est dynamité par les héritiers de mai 68, lesquels voient bien que la présence d'un tel débat menace la prégnance de leur doctrine mortifère au sein de l'opinion. Dans le sens inverse, l'Islam conservateur joue le rôle d'un anti-modèle certes dangereux mais qui a le mérite de mettre le doigt sur la crise abyssale du sens dans nos sociétés abruties par le consumérisme. Aussi, pour répondre à ces innombrables menaces, l'unique solution consiste à réhabiliter des valeurs nationales dépassant le cadre étroit de la personne humaine, et rattachant tout individu à un Bien commun dépassant les égoïsmes particuliers.
Ces valeurs nationales pourraient reposer sur un sage équilibre entre l'acceptation de nos traditions ancestrales et l'idée de progrès scientifique et technique. Prenant sa source dans Rome, Athènes et Jérusalem, ces valeurs nationales donnerait sens à la vie en communauté pour éclairer notre avenir. A la fois ouvertes et exigeantes, elles donneraient un cadre motivant à la construction de la personne humaine, mobilisant notre jeunesse en quête de sens. Car c'est en réhabilitant des valeurs nationales positives et en accord avec notre Histoire que l'Occident pourra renouer avec les succès passés, suscitant enfin le désir de l'aimer.
Constant Rémond
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